03 janvier 2009
Peter Sloterdijk : Etre adulte 3_01_2009
Parce que si l'on me demandait ce qu'est être adulte je répondrais : "au moins connaître ses propres limites".
Le paradigme de l'innocence de l'enfant annonce tous nos meurtres à venir.
Voici un extrait d'un texte de Peter Sloterdijk , philosophe allemand né en 1947.
Le modèle de la tutelle
La douleur, à elle seule, ne donne de droits à personne, ni aux hommes, ni aux animaux. Dans la plupart des cas, on pose la question du "droit" lorsque l'on veut agir pour sortir de l'impuissance. Celui qui veut savoir si les animaux ont des droits demande donc aussi, indirectement, si les animaux peuvent se venger. Parce que les animaux domestiques et utiles des êtres humains sont impuissants, et ne sont même pas en mesure de symboliser leurs souffrances, ils vivent au-delà du ressentiment et en deçà du droit. Les animaux ne constituent pas de partis réformateurs, pas de mouvements de libération, pas de groupes clandestins révolutionnaires. Il ne se réfèrent pas à des droits. Ils souffrent lorsqu'ils souffrent; ils jouissent lorsqu'ils jouissent; leur tourment n'a, en soi, pas de superstructure. Ils ne peuvent pas préparer de Nations unies des animaux.
Et pourtant, les animaux sont aussi et surtout des créatures souffrantes. Etre souffrant, cela signifie exister à partir d'un excès de vulnérabilité. Les animaux supérieurs partagent avec les êtres humains l'aventure neurologique de l'ouverture au monde. Ils sont certes "pauvres en monde", comme dit Heidegger, mais leur pauvreté est suffisamment riche pour regrouper des rencontres, des fuites, de la curiosité, de la gaieté et de la douleur. Lorsque l'on plaide pour les droits de l'animal, il faut d'abord avoir une idée du risque que constitue le fait d'être un animal et d'avoir un environnement, peut-être même un monde. Le risque d'être dans le monde ou dans un monde est la source de la dignité. On ne peut pas le dénier aux animaux supérieurs. Quiconque parle de dignité humaine en sachant ce qu'il dit parlera aussi, tôt ou tard, de dignité animale.
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Inutile de dire que les hommes ne perdent rien à apprendre à donner une forme plus explicite à leur situation conviviale fondamentale avec les animaux domestiques et utiles, forme pouvant aller jusqu'à une pure et simple Déclaration des droits de l'animal.
Les hommes deviennent adultes lorsque, dans la relation avec leurs semblables, ils cessent de prendre constamment la position de l'exploiteur et du mineur. S'ils veulent devenir adultes, il faut qu'ils assument le rôle de tuteurs à l'égard des enfants et des faibles dans le groupe humain. Aujourd'hui, nous savons mieux que l'utopie de l'homme adulte regroupe aussi la relation avec les animaux qui, en tant que produit d'apprivoisement de la culture humaine, dépend d'une cohabitaion avec nous.
Il ne s'agit pas de faire suivre à l'avenir des thérapies de groupes communes aux hommes et aux animaux domestiques, il ne s'agit pas de projections humaines sur les animaux; il ne s'agit pas de créer une internationale sentimentale. ce qui est en jeu aujourd'hui, dans le processus de la civilisation homme-animal, c'est la passion du devenir-adulte et l'aventure de la tutelle sur la vie dépendante. Etre adulte, cela signifie vouloir devenir dépendant de ce qui dépend de nous. Dans une société de mauvais enfants, les adultes sont les derniers nobles. A eux, inutile d'expliquer dans quelle mesure l'homme est un gardien - sinon de l'être, du moins de la descendance, des animaux, des signes, de la culture.
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